Les avoirs d'origine criminelle transitent de plus en plus par des banques, des sociétés écrans, des portefeuilles cryptographiques et des plateformes numériques à une vitesse qu'aucune autorité ne peut suivre à elle seule. Le projet A.S.S.E.T. montre comment la coopération entre les secteurs public et privé devient un outil concret de sécurité, et non plus seulement une ambition politique.
Publié le 27 mai 2026 à 1:02 | Modifié le 27 mai 2026 à 1:31

La sécurité intérieure a longtemps été associée aux frontières, à la réponse d’urgence et à une préparation opérationnelle visible. Pourtant, une partie du travail de sécurité le plus déterminant se déroule désormais dans des environnements plus discrets : cellules de renseignement financier, bureaux de recouvrement des avoirs, équipes de conformité bancaire, cellules de traçage des cryptomonnaies et salles de coordination internationale. Fondamentalement, la criminalité grave et organisée est alimentée par l’argent. Si cet argent peut être retrouvé, gelé et récupéré, les réseaux perdent non seulement leurs profits, mais aussi leur capacité à réinvestir, recruter et se développer.

En mai 2026, le projet A.S.S.E.T., pour Asset Search & Seize Enforcement Taskforce, a offert une illustration actuelle de cette évolution. Du 19 au 22 mai, Europol a accueilli à La Haye la troisième semaine opérationnelle du projet, réunissant des services répressifs de 31 pays et plus de 40 agences au total. Les participants comprenaient des bureaux de recouvrement des avoirs, des cellules de renseignement financier, des spécialistes du blanchiment d’argent et des unités de lutte contre la criminalité organisée, avec le soutien d’Eurojust, du Centre de lutte contre la criminalité financière et la corruption d’INTERPOL, ainsi que de partenaires du secteur privé issus des services financiers et de l’industrie des cryptomonnaies.

Le recouvrement des avoirs devient un renseignement opérationnel

Le projet A.S.S.E.T. est important parce qu’il traite la traçabilité des avoirs comme une discipline opérationnelle active, plutôt que comme une étape administrative finale après des arrestations ou des condamnations. Lors de la semaine d’action de mai 2026, les enquêteurs ont identifié des centaines de comptes bancaires et de portefeuilles de cryptomonnaies, ainsi que des entreprises, des véhicules et des biens immobiliers de grande valeur liés à des activités criminelles. La valeur signalée s’élevait à plusieurs millions d’euros, avec des enquêtes de suivi attendues pour déterminer le montant final.

Le projet s’appuie également sur une dynamique opérationnelle antérieure. En janvier 2025, la première grande semaine d’action avait réuni plus de 80 experts financiers, 43 services répressifs de 28 pays, INTERPOL et des spécialistes du secteur privé. Cette opération avait permis d’identifier 53 biens immobiliers, plus de 220 comptes bancaires, 15 entreprises, plus de 20 yachts et véhicules de luxe, 83 adresses et portefeuilles de cryptomonnaies, ainsi que le gel de 200 000 euros en cryptomonnaies. Des enquêtes ultérieures liées à ces journées d’action ont ensuite conduit à la saisie de 27 millions d’euros en cryptomonnaies seulement.

Le schéma est instructif. La finance criminelle ne suit plus une route unique. Une fraude peut commencer par le paiement d’une victime, passer par des comptes de mules financières, être convertie en cryptoactifs, toucher des services de paiement en ligne, transiter par des structures d’entreprise et finir par réapparaître sous forme de biens immobiliers, de produits de luxe ou de véhicules. Chaque étape peut relever d’une juridiction différente et être visible par un acteur différent. Les autorités publiques disposent de pouvoirs d’enquête, mais les banques, plateformes d’échange et sociétés de paiement détectent souvent les schémas suspects en premier. La coopération transforme donc des signaux fragmentés en une image de renseignement exploitable.

Données publiques et privées se rencontrent sous pression

Façade d’un bâtiment moderne en briques avec le logo Europol.

Le modèle public-privé derrière le projet A.S.S.E.T. reflète une évolution plus large de la sécurité financière. Le partenariat public-privé d’Europol en matière de renseignement financier, créé en 2017, a été établi comme un mécanisme transnational de partage d’informations dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Il réunit Europol, les autorités compétentes, les cellules de renseignement financier, les services répressifs et les entités financières réglementées, comme les banques.

Ses objectifs sont étroitement alignés avec les exigences opérationnelles que l’on observe aujourd’hui dans le travail de saisie des avoirs : développer une vision commune du renseignement, partager des indicateurs de risque et des alertes précoces, faciliter l’échange de renseignement opérationnel ou tactique lorsque la loi le permet, et clarifier les passerelles de partage d’informations entre juridictions et secteurs.

La valeur de ce modèle n’est pas seulement technologique. Elle est organisationnelle. Les enquêtes sur la criminalité financière dépendent souvent de la rapidité, de la confiance et du contexte. Une banque peut détecter des mouvements inhabituels entre comptes, sans savoir s’ils s’inscrivent dans une enquête plus large. Un service répressif peut disposer de suspects et d’appareils, sans avoir toute la piste financière. Une plateforme d’échange de cryptomonnaies peut identifier des mouvements de portefeuilles, mais avoir besoin d’une coopération légale pour les relier à des entités réelles. Lorsque ces acteurs travaillent en parallèle, les retards se multiplient. Lorsqu’ils travaillent ensemble dans des cadres juridiques définis, la fenêtre permettant de geler les avoirs s’élargit.

C’est important, car les criminels s’adaptent rapidement. La fraude facilitée par le cyber, les escroqueries à l’investissement, la compromission d’e-mails professionnels et le blanchiment par cryptomonnaies reposent tous sur un déplacement rapide de la valeur. L’opération HAECHI VI d’INTERPOL, menée d’avril à août 2025 dans 40 pays et territoires, a montré l’ampleur du défi. Elle a permis de récupérer 342 millions de dollars en monnaies garanties par des États et 97 millions de dollars en avoirs physiques et virtuels. Les enquêteurs ont bloqué plus de 68 000 comptes bancaires et gelé près de 400 portefeuilles de cryptomonnaies.

De la saisie à la dissuasion

L’importance stratégique du suivi des avoirs réside dans la dissuasion. Les arrestations perturbent les personnes. Les démantèlements perturbent les infrastructures. Le recouvrement des avoirs perturbe l’incitation. Dans la criminalité organisée, le profit n’est pas un sous-produit. C’est le système d’exploitation. Les groupes criminels utilisent les produits de leurs activités pour corrompre, dissimuler, acquérir des technologies, recruter des spécialistes, blanchir leur réputation et pénétrer de nouveaux marchés. Retirer ces produits peut affaiblir les réseaux, même lorsque les poursuites prennent du temps.

Cela explique aussi pourquoi la coopération devient plus multidisciplinaire. Le recouvrement des avoirs se situe désormais à l’intersection de l’enquête financière, de l’analyse cyber, du renseignement en sources ouvertes, de la recherche dans les registres d’entreprises, de l’analyse blockchain, des données douanières et de la coordination juridique. Il exige l’interopérabilité entre les agences nationales et, de plus en plus, un engagement pratique avec les industries qui traitent, stockent ou transfèrent de la valeur.

Cadenas posé sur le clavier d’un ordinateur portable, entouré de traînées lumineuses colorées, symbolisant la cybersécurité.

For homeland security stakeholders, the lesson is broader than financial crime alone. The same cooperative logic applies to cyber incidents, border intelligence, critical infrastructure protection and fraud prevention. Public agencies bring authority, mandate and investigative continuity. Private companies bring data, technical visibility and domain expertise. International bodies provide coordination when threats move faster than bilateral channels can handle.

At the same time, cooperation requires accountability. Information sharing in financial investigations touches privacy, commercial sensitivity and due process. The strength of initiatives such as Project A.S.S.E.T. lies not in replacing legal safeguards, but in making lawful cooperation faster, clearer and more operationally useful.

As security threats become more networked, the ability to follow assets across borders and sectors is becoming a central measure of resilience. Project A.S.S.E.T. shows that asset recovery is no longer a peripheral activity at the end of a case. It is now part of the front line of security operations. This is precisely the kind of cross-sector capability that shapes discussions at Milipol Paris, where homeland security increasingly means connecting intelligence, technology and cooperation before criminal networks can convert movement into advantage.

Image credits:

FlyD - Unsplash

Europol

Vysotsky - Wikimedia Commons