L’image de la traite des êtres humains reste souvent associée à des pièces dissimulées, des passages de frontières et du travail sous contrainte. Ces réalités perdurent, mais cette criminalité a également pris une forme plus numérique et industrialisée. Dans certaines régions d’Asie de l’Est et du Sud-Est, les victimes sont recrutées au moyen de fausses offres d’emploi, transportées dans des complexes sous surveillance et contraintes de mener des arnaques sentimentales, des fraudes aux cryptomonnaies et d’autres escroqueries facilitées par le numérique contre des cibles du monde entier. Quotas, surveillance, violences et servitude pour dettes peuvent transformer un clavier en instrument de captivité.
Pour les agences de sécurité intérieure, cette évolution est importante, car la victime n’est plus uniquement la personne escroquée en ligne. L’individu qui envoie le message peut lui aussi être victime de traite, contraint de commettre des infractions sous la menace. Cette double victimisation complique la détection, les poursuites et la protection. Elle montre également pourquoi la lutte contre la traite ne peut plus être dissociée de la cybercriminalité, du renseignement financier, du contrôle aux frontières, de l’inspection du travail et des enquêtes sur la corruption.
Une Criminalité qui s’est Adaptée à l’Économie Numérique
La campagne 2026 de l’ONUDC place les centres d’arnaque au cœur de son message public, car la traite à des fins de criminalité forcée est devenue étroitement liée à une économie plus large de services criminels. Pour la seule année 2023, l’ONUDC a estimé entre 18 et 37 milliards de dollars américains les pertes financières causées par des escroqueries visant des victimes en Asie de l’Est et du Sud-Est, dont une grande partie serait imputable à des groupes criminels organisés actifs dans la région.
Ces réseaux ont acquis une grande agilité technologique. Les rapports de l’ONUDC décrivent des syndicats criminels utilisant des logiciels malveillants, l’intelligence artificielle générative, des deepfakes, des circuits bancaires clandestins et des canaux liés aux cryptomonnaies pour développer les fraudes et blanchir les produits de leurs activités. Des plateformes illégales de jeux d’argent en ligne, des prestataires de services sur actifs virtuels à haut risque et des complexes de casinos ont également été identifiés comme faisant partie de l’écosystème utilisé pour dissimuler les activités illicites.
Le coût humain apparaît clairement dans les modes de recrutement. Les victimes se voient souvent promettre un emploi légitime à l’étranger, avant d’être piégées dans des complexes où elles sont forcées d’escroquer d’autres personnes.
La Détection Progresse, mais l’Exploitation Aussi
La situation globale de la traite reste grave. Le Rapport mondial 2024 de l’ONUDC sur la traite des personnes a enregistré une hausse de 25 % du nombre de victimes détectées en 2022 par rapport à 2019, avant la pandémie. Le nombre de victimes détectées ayant fait l’objet de traite à des fins de travail forcé a augmenté de 47 % sur la même période. Les femmes et les filles représentaient encore 61 % des victimes détectées dans le monde en 2022, tandis que la majorité des filles identifiées continuaient d’être exploitées sexuellement. Les garçons étaient plus fréquemment repérés dans des situations de travail forcé et dans d’autres formes d’exploitation, notamment la criminalité forcée et la mendicité.

Le rapport couvrait 156 pays et analysait les cas de traite des personnes détectés entre 2019 et 2023, en s’appuyant sur la base de données mondiale constituée de longue date par l’ONUDC sur les victimes, leurs profils et les auteurs présumés. Les chiffres de détection ne permettent pas de mesurer toute l’ampleur de la traite, mais ils montrent l’évolution des marchés criminels. Le travail forcé, la criminalité forcée et l’exploitation des enfants occupent une place croissante, tandis que l’exploitation sexuelle reste largement détectée et poursuivie.
Cette évolution met en évidence un décalage entre les formes de criminalité observées et les résultats judiciaires. Les éléments publiés par l’ONUDC dans son rapport 2024 indiquent que le travail forcé est désormais davantage détecté que l’exploitation sexuelle, alors que les condamnations restent principalement concentrées sur les affaires d’exploitation sexuelle. En 2022, plus de 70 % des trafiquants condamnés l’ont été pour exploitation sexuelle, contre 17 % pour travail forcé, alors même que ce dernier concernait 42 % des victimes détectées.
De l’Identification des Victimes au Démantèlement des Réseaux
La réponse de l’ONUDC associe recherche, soutien juridique, formation et coopération internationale. Dans le cadre de la campagne 2026, l’organisation met en avant les efforts visant à renforcer l’identification des victimes, les enquêtes et les poursuites liées à la traite à des fins de criminalité forcée, aux fraudes facilitées par le numérique et au blanchiment d’argent. Elle soutient également des groupes de travail spécialisés, la coopération transfrontalière et des réformes législatives capables de répondre à la nature polycriminelle de ces réseaux.
La réponse devient de plus en plus numérique. Les enquêteurs utilisent le renseignement en sources ouvertes pour détecter les fausses offres de recrutement, cartographier les réseaux en ligne suspects, identifier les URL et noms d’utilisateur liés à l’exploitation, et suivre les flux financiers. L’ONUDC présente les preuves numériques comme un moyen de relier les éléments matériels aux activités en ligne des trafiquants, tandis qu’INTERPOL et l’OSCE ciblent la traite facilitée par les technologies au moyen d’opérations axées sur les réseaux sociaux, les applications et d’autres plateformes numériques. Lors de l’une de ces initiatives, les enquêteurs ont identifié 68 victimes potentielles, 146 exploiteurs, recruteurs et facilitateurs potentiels, ainsi que des centaines de noms d’utilisateur et d’URL liés à des activités suspectes. Les groupes de travail d’Europol consacrés à l’identification des victimes et les semaines d’action EMPACT suivent la même logique, en réunissant des spécialistes pour analyser des ensembles de données numériques, produire des pistes d’enquête et identifier plus rapidement les victimes. Parallèlement aux raids sur le terrain et aux contrôles aux frontières, les forces de l’ordre s’appuient désormais sur des bases de données, des outils de comparaison biométrique, la surveillance en ligne, l’analyse forensique numérique et le renseignement financier afin de passer d’arrestations isolées au démantèlement des réseaux de traite.
L’adoption, en décembre 2024, de la Convention des Nations unies contre la cybercriminalité par l’Assemblée générale ajoute un nouvel élément au dispositif. L’ONUDC présente ce traité comme un cadre favorisant une coopération internationale plus rapide ainsi qu’une collecte et un partage plus harmonisés des preuves électroniques, notamment dans les affaires de fraude en ligne et de criminalité organisée facilitée par les technologies. Parallèlement, la campagne Cœur bleu et le Fonds de contributions volontaires des Nations unies en faveur des victimes de la traite des personnes restent des piliers de l’action de sensibilisation du public et du soutien aux survivants menée par l’ONUDC.

Les activités des forces de l’ordre deviennent également plus coordonnées et davantage fondées sur une approche interservices. L’opération Liberterra III d’INTERPOL, menée du 10 au 21 novembre 2025, a mobilisé 119 pays, permis de mettre à l’abri 4 414 victimes potentielles de la traite, de détecter 12 992 migrants en situation irrégulière et conduit à 3 744 arrestations. Plus de 14 000 agents ont été mobilisés pour surveiller les zones sensibles, mener des raids ciblés et renforcer les contrôles aux frontières, tandis que plus de 720 nouvelles enquêtes ont été ouvertes.
Cette même opération a également mis en évidence l’ampleur matérielle de la traite liée aux centres d’arnaque. Au Myanmar, un raid a permis de découvrir environ 450 travailleurs dans un complexe et de saisir 18 800 téléphones portables ainsi que plus de 300 ordinateurs. INTERPOL a aussi signalé le recours à la surveillance en ligne, aux vérifications en temps réel dans les bases de données, au partage de renseignements et à des unités de coordination opérationnelle en Algérie, au Salvador, en République démocratique populaire lao et au Royaume-Uni.
Les opérations européennes montrent une convergence similaire entre les services de police, les autorités frontalières, les inspections du travail et les administrations fiscales. En 2025, Europol a fait état d’une action contre l’exploitation par le travail impliquant 32 pays, 22 000 agents, 54 arrestations et l’identification de plus de 404 victimes potentielles, avec un accent particulier sur le secteur agricole.
La traite des êtres humains constitue de plus en plus un test de la capacité des systèmes de sécurité à appréhender l’ensemble de la chaîne : recrutement, déplacement, coercition, fraude numérique, flux financiers et prise en charge des victimes. La Journée mondiale 2026 de la lutte contre la traite des personnes met cette chaîne encore davantage en lumière. Pour la communauté de la sécurité intérieure, le défi ne consiste pas seulement à mener des raids dans les complexes ou à geler les avoirs, mais à relier expertise cyber, renseignement aux frontières, enquêtes financières et justice centrée sur les victimes. La lutte contre la traite se situe désormais au croisement de la protection des personnes et du démantèlement de la criminalité organisée, ce qui en fait un sujet naturel pour l’écosystème de sécurité représenté à Milipol Paris.
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